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Nous sommes en 2020. Nous vivons une crise sanitaire. Nous sortons d'un confinement qui a bouleversé bon nombre de nos habitudes du quotidien. Et nous consommons sans cesse plus de vidéos.

Au final nous sommes tous fidèles utilisateurs de ce secteur mais savons nous qui se trouve réellement derrière ? Quel en est son fonctionnement ? Et comment se positionne-t-il sur l'égalité homme-femme par exemple ? Grain de Café et Marion Lecareux vous plongent dans l'univers contrasté de la production vidéo.

Connaissez-vous Grain de café ? Et si nous faisions une pause tous les mois pour découvrir ensemble autour d’invités passionnants et passionnés à la fois des astuces pour se démarquer et réussir dans le monde du digital mais aussi les anecdotes, les coulisses du métier et les passions qui les animent ? Excités ? 

Nous espérons que vous l'êtes autant que nous ! 

Le temps d’un break ou d'une pause café, découvrez un format d’échange différent et plutôt intime, lié tant à l'expertise qu’à l'aspect humain de nos métiers du digital. Nous essayerons avec nos invités de mettre en valeur dans une discussion à bâtons rompus nos métiers, nos secrets de réussite, nos motivations et décisions souvent liées au personnel. Une facette souvent négligée dans ces formats d’interviews et pourtant si essentielle dans nos vies. Aujourd’hui je suis ravi de commencer ce format avec Marion Lecareux. Une personnalité passionnée et engagée qui vient de créer après 15 ans en tant que réalisatrice et monteuse vidéo dans le domaine de la communication digitale sa propre structure, nommée Marcelle Productions. Une décision motivée par de nombreux motifs dont celui de donner enfin une place méritée à l'égalité homme-femme dans ce secteur jusque-là très fermé. Je n’en dévoile pas plus et donne la parole à Marion. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut Marion. Quel plaisir de lancer Grain de Café en ta compagnie ! Parlons un peu de toi. Comme cité plus haut, tu es réalisatrice et monteuse dans le domaine de la communication digitale. Peux tu nous expliquer cette spécificité ?

Bonjour Arnaud et merci pour ton invitation. Pour bien comprendre ce secteur et ses métiers il faut avoir en tête que le principal objectif d’une vidéo de communication est de promouvoir. Promouvoir un produit, mais aussi une région, un service, un métier, une cause… Les sujets sont extrêmement variés. Un jour on travaille avec des médecins sur la valorisation du parcours oncologie de la Pitié Salpêtrière, un autre sur la mise en place d’un circuit court auprès d’agriculteurs en Auvergne. C’est pour moi les atouts principaux de ce métier : découvrir des domaines d’activité qui nous sont au départ totalement étrangers, comprendre les défis du secteur et valoriser les expertises humaines. C’est passionnant et personnellement très enrichissant.

Si la vidéo est omniprésente aujourd’hui dans notre société, cela l’était bien moins il y a 15 ans. Quel est pour toi l’élément déterminant qui, à cette époque, t’a propulsé dans ce monde ?

A la sortie de mes études j’ai fait mes premières armes dans l’institutionnel. Le volume de production dans ce secteur explosait mais se confrontait à une certaine frilosité des budgets. Aujourd’hui les clients comprennent (un peu) mieux les processus de création d’une vidéo et ce que cela représente en temps et matériel. Ce n’était pas du tout le cas à l’époque. Cette contrainte m’a néanmoins été profitable car il fallait pour y répondre savoir toucher à tout : écriture, lumière, son, prise de vue, montage. Les productions n’étaient, par conséquence, pas optimales mais cette époque était très formatrice. J’ai ensuite observé une évolution très positive du genre. Si la vidéo de com. est effectivement omniprésente aujourd’hui, ses ambitions en sont nettement grandis. Les productions, dans leur forme et leur contenu, rivalisent d’originalité pour évoluer continuellement au grès de la multiplication des canaux de diffusion. Ce qui a été très stimulant. Le matériel s’est lui aussi rapidement adapté à cette tendance (à l’exemple des DSLR ou du drone actuellement) et il est devenu beaucoup plus simple de produire un contenu de qualité.

Comme je disais, plus le temps passe, plus nous consommons des vidéos, c’est clairement le média du moment et celui de l’avenir grâce à l’accumulation et à la fusion de facteurs sociétaux qui se lient à une technologie grandissante. Nous vivons dans une société qui désire consommer sans cesse plus et nous avons accès à une technologie qui permet de répondre à toutes les demandes et même de les créer si l’on pousse l’analyse. La question est donc : Comment vois-tu, toi qui te situe au centre de ces bouleversements l’évolution de ton métier ?

C’est une excellente question et je vais tenté d’y répondre en tant que gérante de société. L’omniprésence de la vidéo dans la communication bouleverse en effet depuis quelques années l’organisation des structures de production dites classiques. Beaucoup de grandes entreprises ont décidé d’internaliser leur production en créant leurs propres studios. C’est le cas, par exemple de certaines banques. Les coûts sont ainsi mieux maîtrisés et la production à flux constant. A plus grande échelle, il émane un tel intérêt/ profit du marketing digital que des grands groupes média y investissent massivement. Les forces de frappe sont énormes car peu importe la thématique d’une marque, ils ont désormais la possibilité de créer du contenu ET d’offrir un média de diffusion qui lui correspond. Pour les structures indépendantes, comme Marcelle Prod et tant d’autres, il est donc essentiel de réorganiser sa stratégie et de proposer une expertise différenciée. Actuellement nous nous positionnons sur des projets plus originaux et qualitativement plus ambitieux, en opposition aux productions très normatives de ces grands groupes. Ça a été le cas très récemment lorsque nous avons produit la dernière campagne de la SNCF (en collaboration avec l’agence 65 dB). Il s’agissait d’un format fiction qui nécessitait un accompagnement très personnalisée et de fortes expertises techniques. Ce qu’historiquement nous sommes capables de fournir.

Tu m'expliquais que bien que la vidéo soit omniprésente dans nos vies, il n’est pas toujours évident pour tout un chacun de comprendre ton métier. Quelle est concrètement ta journée type de tournage ?

Lorsque nous arrivons sur place le jour du tournage, nous rencontrons des personnes qui sont ravies de participer à cette expérience. Qu’ils désirent passer ou non devant la caméra, il y a toujours chez nos clients un mélange de curiosité et d’excitation. Parler devant une caméra est souvent une première. Il est donc essentiel d’adopter une posture très pédagogique. II s’agira de rassurer nos intervenants, de les écouter et de les guider afin que leur message soit le plus juste et audible possible. Un tournage est un véritable accélérateur de lien social. Pour l’équipe c’est physique, intense, la journée doit être efficace malgré les contraintes et les imprévus. Et pour que ça fonctionne la mécanique doit être bien huilée, les compétences de chacun doivent parfaitement s’imbriquer. Du côté de nos clients et intervenants, on constate qu’il y a un certain plaisir à quitter le temps d’une journée ses activités quotidiennes et d’avoir l’occasion de valoriser leur travail et leur parcours.

Avec ton expérience désormais, quel serait ton Top 3 des conseils à donner à quelqu’un désireux de se lancer dans ce métier ? Finalement, ceux que tu aurais aimé avoir à l'époque de tes débuts ?

En tant qu’artiste ou technicien prestataire il est très important de savoir évaluer correctement son expertise pour ne pas tout accepter. Nombreuses sont les sociétés de production ou les agences qui sous-paient leurs équipes et offrent des conditions de travail déplorables. Il faut apprendre à dire « non », la profession vous en remerciera. L’union est la seule solution pour limiter les abus, n’hésitez jamais à communiquer avec vos collègues.

Soyez patients avec vos nouveaux collègues. Dans ce milieu ultra-concurrentiel la bienveillance et l’esprit d’équipe sont rarement tout de suite au rendez-vous. Or la collaboration est la meilleure des formations. Si vous réussissez à instaurer un climat de confiance, ils deviendront votre meilleur réseau professionnel, vous évoluerez dans un environnement de travail plus qualitatif et vous créerez des amitiés fortes.

 

Multipliez vos expertises et formez-vous continuellement. Les attentes du secteur et vos motivations personnelles vont sans cesse évoluer et vous bousculer. Il faut s’y préparer et ne pas en être effrayé. Vos anciennes compétences ne seront jamais perdues mais deviendront complémentaires des nouvelles.

 

Malgré l'aspect positif et de partage qui émane de ton métier, il en va d’une réalité plus sombre en coulisse concernant l’égalité homme-femme dans ce dernier. Au point que cela est devenu une raison pour monter ta propre structure et enfin pouvoir changer les choses ? Peux-tu nous en dire d’avantage ?

Si monter sa propre structure peut effectivement sembler être une évolution logique, cette décision tient en réalité davantage d’un constat critique sur la place des femmes dans les métiers de l’audiovisuel et d’une volonté d’y apporter des solutions. J’aime profondément mon métier mais il est souvent compliqué d’y faire sa place. Comme tout métier « passion » les obstacles sont multiples : nous sommes très nombreux sur le marché (parisien notamment), les rémunérations dépendent d’avantage du client que de la typologie de la prestation et le rythme de travail est très irrégulier. Et pour les femmes, bien sûr, c’est encore plus compliqué. Si leur présence dans le secteur audiovisuel évolue depuis ces dernières années, elles restent très minoritaires et sont régulièrement confrontées à une forte discrimination à l’embauche et dans leur évolution de carrière. Une femme qui veut faire de l’image et donc du « terrain », devra redoubler de temps et d’efforts pour obtenir la reconnaissance de sa hiérarchie et la confiance de ses collègues. A ce titre on constate que les femmes sont d’avantage représentées sur le poste de monteuse. Propos sexistes, inégalités salariales, dévaluation des compétences, plafond de verre... Le monde de la vidéo (et du cinéma) est un men’s club encore bien loin de faire son introspection. Si vous voulez vous faire une idée plus précises des violences subies par les femmes sur les plateaux, je vous invite à consulter le tumblr payetontournage. Ames sensibles s’abstenir !

Quelle est ton analyse par rapport à cela ? Pourquoi en arrive t’on à ce constat ?

Un client, que ce soit une institution publique ou une marque de vêtement, va s’adresser à une société de production pour lui confier son projet de film. Son seul interlocuteur, le directeur de production, un homme, dans la majorité des cas, va constituer une équipe de prestataires qu’il juge apte à répondre à cette demande : ingénieur.e du son, cadreur.euse, chef opérateur.rice, réalisateur.rice...etc. Ces prestataires sont soit intermittents du spectacle soit auto-entrepreneurs. Ils ne bénéficient donc pas du même cadre de protection qu’un salarié. La règle y est souvent simple, si vous exprimez votre désaccord, un autre vous remplace le lendemain. On imagine aisément l’ampleur des dérives dans certaines structures... Et de tout ça, le client n’en a aucune idée. C’est sur ce constat d’impunité qu’a débuter ma réflexion. Il est pour moi le nerf de la guerre. Un secteur opaque sur ses pratiques et sans garde-fou, on le sait, est une porte ouverte à de trop nombreux abus. Et les femmes en sont généralement les premières victimes.

Si je comprends bien, collaborer avec Marcelle Productions est presque un acte militant quant à l'égalité homme-femme. Comme je dis souvent, aujourd’hui, on cherche davantage à acheter les valeurs d’une entreprise, plutôt que seulement son produit. Au final quel est l’engagement et la promesse de ta structure pour un client sensible à ton discours et désireux de passer par toi plutôt que par une autre société de production ?

Les deux piliers de nos engagements sont les suivants :

1 - Valoriser et pérenniser concrètement la place des femmes dans tous nos métiers. Cela signifie que : Les femmes représentent, à minima, 50% des effectifs de prestataires. Nous reconnaissons leur savoir-faire à leur juste valeur. Nous normalisons leur accès aux métiers techniques et leur présence aux postes clés. Nous appliquons des rémunérations justes et égales. Et cela sur chaque projet. C’est un pacte éthique que nous proposons à nos clients. A la livraison du film, nous leur partageons une analyse chiffrée des effectifs de l’équipe concernée, avec un focus sur l’attribution des postes à responsabilités. C’est une façon de les sensibiliser à ces problématiques tout en les impliquant directement dans la solution : voici votre film et voici sa notice « sociale » de fabrication.

2 - En complément de ces mesures très concrètes, j’ai également instauré le versement automatique d’une partie de nos bénéfices à une association oeuvrant pour l’émancipation des femmes. Dès qu'un projet est finalisé, nous demandons à notre client de simplement sélectionner une association bénéficiaire, parmi nos partenaires ou librement proposée, et nous nous chargeons d'effectuer le don. Cette étape constitue un nouvel espace de sensibilisation aux thématiques de l’égalité. Les associations et les ONG abordent une multitude de problématiques et nous souhaitons leur apporter soutient et visibilité en créant un lien supplémentaire avec les entreprises.

La question que je vais te poser maintenant peut paraître étonnante dans un sens mais malheureusement après tout ce que tu nous expliques, elle me paraît logique quant aux mentalités. Qu’en est-il des réactions des clients ou de ton réseau ? Sont-elles toujours positives ou malheureusement tu observes et essuies parfois aussi des attitudes négatives ou déplacées quant aux engagements que tu proposes ?

Le bilan est très positif. Nos clients se montrent réellement enthousiastes à l’idée d’être impliqués dans un modèle économique davantage porteur de valeurs sociales. Et notre modèle trouve son point d’équilibre car il n’impose pas de contraintes à nos partenaires, c’est très important. Il mise avant tout sur la mise en exergue et le rayonnement de nos valeurs. Si on transpose cette idée dans un autre secteur, c’est comme avoir la possibilité d’acheter bio, mais au même prix. Dans mon réseau professionnel proche, ce discours est largement soutenu par mes collègues masculins qui reconnaissent le problème. Il est souvent utile de rappeler que l’idée ici n’est pas d’exclure les hommes de nos effectifs mais de faire une place légitime aux femmes, ce qui n’a rien à voir. Et face à une posture active l’écoute est grandissante et les décideurs comprennent mieux leur rôle et leur responsabilité. Nous avons reçu beaucoup de soutien, dans tous les corps de métiers, et une belle énergie s’est créée autour de Marcelle.

Restons sur l’aspect purement humain. Qu’en est-il de tes employés ? Ta structure doit leur permettre, je suppose, d'acquérir un épanouissement tant personnel que professionnel, difficile à atteindre dans ce secteur ?

Du côté de Marcelle, il est extrêmement encourageant d’observer les effets de cette réorganisation de l’espace de travail. Dans un environnement habituellement contraint, les femmes développent en effet un professionnalisme et une rigueur exemplaire. Leurs qualités techniques, artistiques et relationnelles s’expriment ici pleinement et le résultat est sans appel. L’esprit collaboratif prime au profit d’un travail hautement qualitatif !

 

Merci pour ton temps Marion. C’était un plaisir de passer ce moment ensemble pour mettre en lumière ton expérience, ta vision et tes engagements sur l'égalité homme-femme. J’espère que cela sera réciproque avec celles et ceux qui nous lisent. N’hésitez pas d’ailleurs à nous faire vos retours et à nous partager vos expériences.

 

On vous embrasse.

Très Belle journée à tous !

* Entretien réalisé avec Arnaud Delbert pour l'agence

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© Marcelle Productions